PARLE A MA CHATTE...

Je sais.
Je n’étais pas censée vous écrire jusqu’à la rentrée mais il se trouve que j’ai lu dans le Monde, la Tribune de Mazarine Mitterrand Pingeot sur les nouveaux combats féministes et le mortel ennui qu’ils lui inspirent, et qu’un faisceau (concordant) d’événements récents a fait que ça en était trop pour moi. Comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase…

Bonne lecture de ce qui suit, c’est une fois n’est pas coutume un coup de gueule, mais j’espère qu’il s’avérera éclairant pour bon nombre d’entre vous.


Prenez soin de vous et rendez-vous à la rentrée pour de nouvelles aventures!

Axelle


J'avoue ne pas l’avoir du tout vu passer. Mon quotidien étant fait en ce moment pour les besoins du podcast La fille sur le canapé, de transcriptions d'entretiens, de paroles de jeunes filles noires et métisses ayant été victimes dans l’enfance de viols ou d'attouchements au sein de leur famille de sang ou élargie, je ne parcours que d’un oeil l’actualité féministe.

Mais bon, là je dois avouer qu'au 4ème mail me disant: "Tu l'as lu ??" et la température ambiante devenant plus clémente, je m'y suis collée. 

Et cette phrase. Mais alors cette phrase...

Mais pardon avant, permettez.  
Je vous remets le passage complet. Ci-dessous.

"Ce mortel ennui qui me vient, devant une certaine jeunesse sans désir mais pleine de colère, ces jeunes femmes mieux loties que leurs mères et leurs grands-mères, qui ont mené la lutte pour elles, déblayé le terrain pour leur laisser en héritage de continuer le combat : les unes se sentent insultées quand un homme, de sa violence ancestrale, ose un compliment – et c’est comme une gifle en plein visage, certaines appellent ça un viol, au mépris de celles qui en ont vraiment été victimes ; les autres se déguisent en putes pour imiter les danseuses des clips de rap qui vantent l’argent facile et l’amour monnayable."

Extrait donc de la tribune de Mazarine Mitterrand Pingeot, autrice (et fille longtemps cachée de feu le président François Mitterrand et Anne Pingeot), publié le 29 juillet dernier dans le Monde, ces quelques lignes m’ont laissée pantoise.

Bon d’emblée je vous le dis, RIEN dans le paragraphe que vous venez de lire ne va. Que ça soit bien clair. RIEN et pas juste la phrase que j'ai choisi de vous mettre en exergue. Rien ne va non plus d'ailleurs dans la tribune censée au passage « dénoncer « le nouveau féminisme qui", selon l'autrice "se complaît dans la morale au lieu d’agir de façon politique." 

Mais je laisse le soin de lui répondre à la "certaine jeunesse" incriminée et aux féministes qu’on voit partout, pour en revenir à ma phrase. 

Déjà, j’aimerai commencer par signifier que c’est MADAME la pute qu’on dit. Un peu de respect. Si on pouvait cesser nous les femmes de déconsidérer ce terme, s'approprier l'insulte et ce qu'elle sous-entend de la sexualité des femmes, je trouve que ce serait une grande avancée. Mais bon, ça c'est pour une autre conversation (fort intéressante au demeurant, oui, je sais !). 

On en revient donc à l'association de ce terme et la phrase
" les danseuses des clips de rap qui vantent l’argent facile et l’amour monnayable".

Comprendre donc que ces dernières sont des putes, et sachant que les danseuses sus-mentionnées dans les vidéos en question tendent à être dans leur GRANDE mais alors TRES GRANDE MAJORITÉ, NOIRES (puisqu’il s’agit de clips de rap), l'association faite ici me pose problème.

D'où ce billet impromptu.
Parce que ce qui me pose encore PLUS problème, c'est que dans les réactions parmi celles s'offusquant de cette tribune, il n’y ait eu AUCUNE référence, aucune mention faite à cette belle, splendide et monumentale sortie MISOGYNOIR de la plus belle espèce. NADA. Que dalle.

La misogynoir pour celles et ceux pas familiers du terme, est un concept inventé par la queer noire féministe Moya Bailey qui dépeint une misogynie dirigée spécifiquement envers les femmes noires dans laquelle la race et le genre jouent un rôle concomitant. Elle peut émaner aussi bien des hommes noirs, que de femmes (et hommes) d’autres cultures. En gros, d'un peu toutes celles et ceux trouvant à redire au comportement supposé ou affiché d’une femmes noire.
Ce qui peut faire je vous l’accorde, pas mal de monde…


•©Photo: Marilyn Minter
“A woman’s right to pleasure”
Editions BLACKBOOK, 2020.



Donc à l'heure où les rappeuses Cardi B et Mehgan Thee Stallion sous prétexte qu'elles camperaient une vision vulgaire et dégradante de LA femme noire sont en train de se prendre une volée de bois vert, suite à la sortie de leur clip WAP ( Wet Ass Pussy- chatte et cul humide pour les non anglophones) dans une controverse rappelant à la "Daronne" que je suis, les plus belles heures de la mysogynie envers le femmes noires dans le hip hop, j'éprouve le besoin de "set the record straight » comme disent les ricains" ( remettre les pendules à l'heure). 

Parce que 2-3 trucs m'énervent bien bien là. 

Pour commencer, ça me soûle mais alors ça me soûle à un point que vous n'imaginez même pas qu'il faille encore et toujours lorsqu'on est une femme noire, POLISSER en 2020 son propos en matière de sexualité (quand les rappeurs noirs eux- mais pas que, peuvent dans leurs titres taxer quand bon leur semble, les femmes et les filles noires de bitch ou de hoe- soit salopes, garces, ou putains) sans qu’on y trouve à redire. Votre "Duc de Boulogne" là (nan, je ne prononce pas et je n’écris pas le nom de ce type), peut avoir les “punchlines magiques” que l'on sait, mais elles, elles ne pourraient pas prétendre parler de la moiteur de leur chatte (et de leur cul) ?? Nan mais sans déconner...#fatiguance

Et quand vient s’additionner à cette perception éminemment sexiste une tribune comme celle de Mazarine Mitterrand Pingeot dans laquelle les femmes noires sont au choix excisées (oui parce qu'elle fait bien évidemment référence aux femmes excisées- et lapidées, aussi, pour dénoncer ce qu'elle nomme avec fatuité  "l’orgasmique onanisme d’une colère pseudoféministe" -  je sais... quand les meufs aiment trop s'entendre écrire...!!), ou alors "danseuses des clips de rap qui vantent l’argent facile et l’amour monnayable" incitant les jeunes femmes (blanches, je présume) à se déguiser en "putes", bah je vous avoue, je sature.

Faut voir à pas trop pousser mémé dans les orties parce que, quand on milite la majeure partie de son temps (et depuis belle lurette) :

 - pour la fin de la fétichisation de la sexualité des femmes noires par ses écrits et en faisant entendre sa voix là où il question d’intimités féminines, 

- qu’on s’enorgueillit (j’avoue !) d'avoir pris part à un ouvrage collectif sur le plaisir féminin donnant à voir la pluralité des vécus au sein même DES mondes noirs à hauteur d'individuE, 

- qu'on s'engage pour l'abolition de cette insulte qui nous est faite à TOUTES qu'est l'excision (car n’en déplaise à certaines, la lutte pour l'abolition des mutilations sexuelles concourt également à mettre un terme à la stigmatisation de la sexualité des femmes noires),

bah ça chauffe un peu de lire des tribunes de cet ordre.
Faisant référence aux femmes noires en ces termes. 

L'instrumentalisation grossière du sort des unes pour prendre à parti celles dont on entend "dénoncer" le féminisme avec une mauvaise foi crasse, est un procédé fétide. Une tactique familière et lassante pour qui appartient à la communauté des femmes dont l'appartenance culturelle ou ethnique prête systématiquement à cet usage. Celles dont il s’agit toujours de faire connaître le sort. En ne leur permettant dans le même temps de SE présenter en leurs propres termes. D'apporter leur contribution singulière et inédite au récit commun.


Je l'ai partagé en story aujourd’hui sur mon compte Instagram…CINQ ANS après sa sortie, il s’avère que le magazine ELLE a listé "Volcaniques, une anthologie du plaisir" parmi "10 livres sur le plaisir féminin à lire absolument pour s'approprier son corps et son plaisir"

Ouvrage collectif sur le plaisir féminin sous la direction de Leonora Miano, "Volcaniques, une anthologie du plaisir" permet à 12 autrices des mondes noirs (dont je fais partie) d'évoquer en plusieurs nouvelles érotiques (voire pornographiques selon les propos de certain.e.s !) le plaisir féminin, à l'aune de l'expérience qui nous est propre. 

Une fois n’est pas coutume, c’est nous qui sommes SUJETS, et non objets du (des) fantasme.s.



JAMAIS auparavant ce livre, premier (et toujours à ce jour unique) ouvrage francophone du genre( même les autrices anglophones n'ont rien fait de la sorte!) n'avait eu les honneurs du magazine ELLE.
En 5 années de publication.
Et ce n'était pourtant pas faute d'avoir sollicité en bonne et due forme, et à plusieurs reprises le magazine et les responsables de la rubrique livres, au moment de la parution.

À croire que le propos n'était pas susceptible d'intéresser le lectorat (blanc, mais pas que...) du magazine, ou que ses lectrices ne pouvaient s'identifier aux récits de 12 femmes noires sur le plaisir féminin.
Qui comme nous le savons toutes, a bien entendu une couleur. 

Je ne peux m'empêcher de songer que peut-être que si ça avait été le cas, s’il y a 5 ans cet ouvrage s’était retrouvé chapitré comme il aurait mérité de l’être entre les pages du ELLE, certaines (suivez mon regard !) auraient peut-être une autre perception des femmes et des filles noires. Se les répresenteraient autrement qu'en “putes qui dansent dans des clips de rap vantant l'argent facile et l'argent monnayable.” 

Et si cette vision des filles et des femmes noires sous la plume de Mazarine Pingeot Mitterrand vous offusque et/ou vous choque, sachez que de la même façon qu'elle nous est préjudiciable, l'est tout autant la vindicte dont font l'objet Cardi B et Mehgan Thee Stallion avec la video du titre WAP. 

Parce que si vous êtes certes, libres de ne pas aimer le son, les paroles, le clip, les imprimés ou les postures, cela ne saurait justifier qu’elles n’aient pas la liberté de SE représenter comme bon leur semble. En l’occurence ici en leur qualité de sujets, et non d’objets. Elles ne campent pas le fantasme de quelqu’un. Elles SE fantasment elles-mêmes et énoncent LEURS termes (et peut-être est-ce là en vérité, le problème pour beaucoup).

Passez votre route si le titre vous indispose,
mais si vous vous prétendez féministe, contribuez à ce que celles qui y trouvent leur compte puissent kiffer la vibe sans pour autant être stigmatisées. Même si leur vision de la sexualité ne ressemble peut-être pas à la vôtre, il est important qu’elles soient libres de l’incarner à leur guise.

Parce qu’au bout du compte, ces représentations décriées et ces polémiques exaspérantes disent la même chose de nous (les femmes et les filles noires). Que nos vulves soient excisées ou nos chattes humides, elles ne nous appartiennent pas. Elles sont la propriétée de celles et ceux qui s'arrogent le droit d'invoquer nos intimités, nos corps, notre être sensuel pour professer une meilleure tenue, un comportement adhoc et un féminisme dans les clous. Nous sommes encore les épouvantails brandis pour rappeler à l'ordre, à la subordination, à la soumission ou les prétextes pour déplorer la licence, la débauche, l'indécence, l’impudicité et l'obscénité. 

C’est toujours sur nous que ça tombe.
Et il s'agit de ne pas en être dupes.
De ne PLUS en être dupes.

La polémique autour de WAP parle de
QUI à le droit de tenir des propos graveleux. De se mettre en scène. Les hommes. Noirs. Rappeurs et autres amuseurs. Mais certainement pas les femmes. Encore moins, quand elles sont noires.

La mention 5 ANS APRÈS sa publication par le ELLE d’un ouvrage tel que “Volcaniques, une anthologie du plaisir” évoquant le plaisir féminin par 12 autrices des mondes noirs, rappelle QUI a le droit de se voir chroniqué dans un féminin notoire, et sur quel sujet. Des autrices. Blanches. Et qui ne le sera pas. Des autrices noires et ce, même si l’une d’entre elles est couronnée du Prix Fémina ET du Goncourt des lycéens.

Quand une éditrice répond à mon agente littéraire après lecture de mon manuscrit, que “ le mouvement féministe contemporain” lui “semble déjà très centré sur l’intimité et la sexualité” et qu’il s’agit selon elle “d’un un sujet largement traité” niant ainsi la contribution que je peux faire à la conversation globale sur la thématique, parce que d’autres féministes (blanches)auraient déjà écrit ou écriraient beaucoup sur le sujet, il s’agit encore une fois de savoir QUI a le droit d’écrire sur quoi. Et peu importe si personne me ressemblant n’a jamais abordé ces questions de la façon dont je le fais dans le milieu féministe, ni dans l’espace littéraire francophone. Et si mon expérience peut faire écho à celles de millions d’autres femmes n’ayant pas coutume de voir l’intime avoir leurs traits.

Et je vous parle même pas de l’agente d’autrices féministes de la place de Paris, qui recevant le même manuscrit il y a de cela quelques mois et à la vu de son titre incluant les termes féministe et intime (et en dépit des premier chapitres plus qu’explicites joint) me demanda si je ne voulais pas plutôt lui écrire un texte sur “En quoi être féministe et noire” était-ce “différent d'être féministe et blanche ?”sous prétexte que “sinon mon projet était trop proche du simple témoignage. Et qu’il y en avait des rayons entiers en librairies...”

Pourtant, ces dernières semaines, force est de constater que les ouvrages de Vanessa Springora et Giulia Foïs, tous deux des témoignages, parlant respectivement de pédophilie et de viol se vendent en librairies, et plutôt bien. Je n’ai par contre pas entendu parler d’ouvrage d’autrices noires pour qui ce serait la même chose, et pour cause, il n’ y en a … pas. CQFD. Les rayons entiers de simples témoignages en librairies ne sont pas pleins de témoignages de femmes noires. En tous cas, pas ceux de féministes noires de langue française qui parleraient de leur vécu, elles aussi.

On ne parle pas de CE qui est publié, mais de QUI l’est, ou pas. QUI peut prétendre à l’être, ou pas.
En fonction des biais en vigueur en vigueur chez les éditrices, agent.e.s littéraires et magazines,
Black Lives Matter ou pas.
QUI a le droit d’aborder telle thématique ou d’écrire sur tel sujet. Ou pas.
D’être chroniquées. Augmentant ainsi ses chances d’être lu par une plus large audience.Ou pas.
Proposer sur un sujet familier, une lecture nouvelle. Ou pas.
Témoigner, faire le récit de son viol, de la reconquête de son plaisir et de sa vision du féminisme, ou pas.

Et donc, en attendant que nous disposions de la latitude requise dans un futur souhaitable pour NOUS présenter au monde, selon NOS propres termes, et puissions apporter notre contribution singulière au récit commun via des narrations qui n'évoqueraient pas seulement la façon dont nous sommes, pensons être ou devrions être perçues par l'Autre, mais dont nous nous percevons nous-mêmes, merci de nous laisser en dehors de vos médiocres tribunes antiféministes et racistes. 

Si vous n'avez pas véritablement à cœur l’auto-détermination dans tous ses aspects de celles me ressemblant, comme il devrait être de mise dans un combat féministe digne de ce nom, qu’elle ne vous est concevable qu’à géométrie variable et brandie qu’à fins de vilipender d’autres ou les tancer comme des gamines ( qu’elles ne sont pas!), passez votre route et foutez-nous la paix. 

Ma chatte (et mon cul) n’ont que faire de votre ennui.

Et par pitié, cessez de prétendre vous intéresser au sort de celles qui pourraient être ma mère, ma grand-mère, mes soeurs, mes tantes, mes cousines, ou mes nièces, meurtries au cœur même de leur intimité par cette violence ancestrale faite aux femmes et à leurs filles qu'est l'excision, pour dans le même temps dénigrer les danseuses des clips de rap qui vantent l’argent facile et l’amour monnayable parce qu’elles pourraient elles aussi être mes soeurs, mes tantes, mes cousines, mes nièces, ou ma mère. Prétendant tout comme moi à disposer comme bon leur semble de leur chatte. Et de leur cul. Humide ou pas. 

Axelle